Istanbul

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Quand le soleil couchant irise les nuages et joue à cache-cache entre les minarets de Sultanahmet, j’ai généralement du mal à retenir mes larmes. 
Quand les mouettes stambouliotes suivent les bateaux de la Corne d’Or à l’Asie, plongeant pour attraper au vol les miettes envoyées par les enfants turcs, aussi.
Quand des familles entières, assises sur la chaussée, partagent le contenu d’une poubelle éventrée à 10m des rutilants étals de loukoums, quand les enfants mendient, quand je lis la résignation dans les yeux des chiffonniers de mon âge, j’aimerais pouvoir les laisser couler librement. 

Combien de siècles d’évolution ont ils été nécessaires au développement de la capacité à ignorer la misère? Quelle vie aurions nous sans cette capacité de « blindage » émotionnel, qui permet de prendre le métro zigzaguant entre crackheads en manque, musiciens roms et clochards misérables, et d’arriver à destination sans avoir ruiné son maquillage. 
Si mon esprit génère généralement des excuses du genre “on ne peut pas donner à tout le monde” ou  “mais il fait partie d’un réseau ce gamin”, la vérité c’est qu’un humain, un cousin à la fois proche et éloignéi nous tend la main en demandant de l’aide et que nous l’ignorons. La vérité, c’est aussi que sans cette capacité à mettre des œillères, la misère qui nous entoure deviendrait enfin insupportable. Notre société sanctionne chaque manquement à l’hygiène ou à la chaîne du froid, mais tolère les clochards qui dorment sur les bouches de métro à la recherche du chaud.

Sans ce barrage mental, combien de Mère Thérésa, combien de Don Bosco ? Combien d’hommes et de femmes engagés pour éradiquer la misère? 
Si j’ouvre mon coeur à la beauté du monde et au bonheur des rencontres, comment puis-je, sur commande, le fermer à ceux qui endurent pendant que je profite, à ceux qui souffrent pendant que je jouis?

A l’heure où le soleil levant colore les brumes et éclaire doucement les premiers contreforts de l’Anatolie, je ne cherche plus à retenir mes larmes. Comment vivre heureux en ignorant le malheur des autres? Comment n’avons nous pas encore fait de la misère une chose du passé ? 

Pourquoi dans un monde si beau les humains se traitent-ils de manière si moche ?

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 When the setting sun shimmers through the clouds, playing hide-and-seek between the minarets of Sultanahmet, I usually find it hard to hold back the tears.
When Istanbul seagulls follow the boats on the Golden Horn, catching the crumbs sent by Turkish children on the fly, too.
When whole families sit on the pavement, sharing the contents of a bin bag ten metres away from the gleaming loukoum stalls, when children beg, when I catch the resignation in the eyes of the ragpickers my age, I wish I could let them flow freely.

How many centuries of evolution did it take to develop the ability to ignore misery? What kind of life would we have without this emotional "armour", which allows us to ride the metro zigzagging between needy crackheads and miserable bums, and arrive at our destination without having ruined our make-up?
If my mind generates excuses like "I can't give to everyone", the truth is that a cousin both near and far is reaching out to us asking for help and we are ignoring them. The truth is also that without this ability to put on blinders, the misery around us would finally become unbearable.
Our society punishes every breach of the cold chain, but tolerates that people sleep on metro stations in search of warmth.

Without this mental barrier, how many Mother Teresas would there be? How many men and women committed to eradicating poverty?
If I open my heart to the beauty of the world and the happiness of encounters, how can I, on command, close it to those who endure while I enjoy, to those who suffer while I feast ?

At the time when the rising sun tints the mists and gently illuminates the first foothills of Anatolia, I no longer try to hold back my tears.
How can I live happily, ignoring the misfortune of others?

Why in such a beautiful world do humans treat each other in such an ugly way?

Les chroniques du monde qui coule

Par Les Chroniques du monde qui coule (Hippolyte)

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